Un spectre hante l’Europe : celui du RN

par Pierre Benoit |  publié le 03/05/2026

L’Union européenne regarde avec inquiétude les bons sondages du Rassemblement national. La victoire des lepénistes pourrait sonner le glas de l’UE.

Le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, prend la parole ors d'un rassemblement organisé par le groupe Patriotes pour l'Europe (PfE) au Parlement européen, intitulé « Sans peur : en Europe, maîtres chez nous », à Milan, le 18 avril 2026. (Photo by PIERO CRUCIATTI / AFP)

Le soulagement aura été de courte durée. Les dirigeants européens avaient salué l’échec du Hongrois Viktor Orban, qui a mis un terme au blocage de l’aide européenne à l’Ukraine. Une nouvelle inquiétude a remplacé la crise hongroise : la présidentielle française hante désormais les responsables européens face à la perspective d’une victoire du RN, paralysant à nouveau l’UE. Certains se préparent au scénario du pire.

À Bruxelles, la crainte d’un blocage français

Depuis deux ans déjà, la presse européenne reflète l’appréhension qui traverse l’Europe. Au lendemain de la brutale dissolution de juin 2024 et de l’arrivée en force des députés RN à l’Assemblée, un édito du Guardian de Londres donnait le ton : « quand l’impensable devient plausible ». Depuis lors, on ne compte plus les reportages de terrain, on scrute la France comme jamais. Pour beaucoup, l’enjeu est évident. Le quotidien suisse Le Temps expliquait ainsi la portée symbolique du coup de tonnerre de ces législatives : « la France est une balise politique. Elle a érigé des principes républicains qui placent l’universalisme au sommet de ses valeurs ».

Le RN et l’Union européenne : une ligne inchangée

L’attitude du RN vis-à-vis de l’Europe est, elle aussi, fortement balisée. Les trente députés RN élus au Parlement européen en juin 2024 ont tracé le chemin. Si Marine Le Pen et Jordan Bardella ne réclament plus la sortie de l’Union, ni celle de la zone euro, ils comptent bien enrayer la machine de l’intérieur. Les votes successifs du groupe RN sont éloquents : soutien politique à toutes les formes d’illibéralisme, comme on l’a vu avec l’appui apporté à Viktor Orban, opposition à toute initiative de l’Union en matière de sécurité et d’immigration, sans parler du Pacte vert.

Malgré les années, un slogan n’a jamais bougé depuis l’époque du Front national, il s’agit de « rendre le pouvoir au peuple ». Ainsi, le RN veut transformer la Commission en un vague « secrétariat général » sans capacité d’initiative politique ; il cherche à réduire le périmètre des décisions pouvant être adoptées à la majorité qualifiée par le Conseil de l’Union européenne.

En réalité, les notions de globalité ou de subsidiarité sont étrangères au RN. À partir du moment où l’on cherche à introduire l’idée de préférence nationale en Europe, on brise aussitôt la logique mutualiste inscrite au cœur du projet. Tout se passe comme si le logiciel du RN ne permettait pas d’installer l’application « UE » dans son programme. Et pour cause : suppression du droit du sol, priorité nationale, Europe des nations, ce bloc idéologique constituant le génome d’un nationalisme identitaire inspiré des années trente, contrevient à la nature même du projet « Europe ». Voilà pourquoi l’extrême droite défend une Europe repliée sur elle-même, toujours contre : contre l’immigration, les accords de libre-échange, la politique étrangère commune. En clair, une Europe sans ligne directrice, une Europe fantoche.

Un équilibre européen fragilisé

Sans même évoquer des atteintes à l’état de droit et aux contre-pouvoirs institutionnels dont s’est dotée la Vᵉ République – Bernard Attali en a parlé dans une chronique récente –, les présidentielles françaises inquiètent car elles peuvent accélérer la montée en puissance des courants identitaires sur le vieux continent. On l’a vu en Allemagne avec le score de l’AfD lors du scrutin de mars 2025.

À Bruxelles, Ursula von der Leyen prépare le prochain budget de l’Union pour l’exercice 2028-2034. Elle veut manifestement enjamber cette étape délicate. Son projet à plus de 2 000 milliards d’euros amorce la prochaine décennie en tenant compte des bouleversements géopolitiques en cours. « Un budget, a-t-elle souligné, qui soutient la paix et promeut nos valeurs est le meilleur outil dont nous puissions disposer en ces temps incertains ».

Pendant longtemps, on a vu le « moteur franco-allemand » comme le principal artisan de la construction européenne. Depuis la chute du mur de Berlin et l’élargissement à 27, cette période est derrière nous. Mais le rôle particulier de la France demeure. On l’a vérifié pendant la crise ukrainienne, avec la proposition formulée par Macron de constituer un groupe de « pays volontaires » pour soutenir un futur accord de paix. Cette idée a très vite été soutenue par le chancelier Merz, le Premier ministre anglais Starmer, d’autres encore. Second exemple : la proposition française d’élargir son parapluie nucléaire aux pays européens qui seraient menacés dans leurs intérêts vitaux.

Pour l’heure, on assiste à des manœuvres qui pourraient de nouveau fragiliser la cohésion de l’UE. La présidente du Conseil italien affiche ainsi son ambition de piloter l’Europe de demain en compagnie du chancelier Friedrich Merz. Il est vrai que le moteur franco-allemand s’efface. Il est vrai aussi que l’industrie de ces deux pays est complémentaire, notamment dans le secteur de l’automobile, les exportations allemandes ayant moins la cote sur le marché chinois. En fait, l’initiative de Rome et de Berlin vient brouiller la perspective pour l’Europe de demain.

À l’heure du lâchage américain et de la menace russe, il faut bâtir une coalition avec les pays désireux de faire avancer l’UE. Le virage de l’autonomie stratégique apparaît, en effet, comme la « nouvelle frontière » du vieux continent. La France retrouverait alors un rôle et sa pleine capacité d’initiative.

Dans la campagne présidentielle qui s’ouvre, la pire des choses serait que l’Europe soit reléguée loin derrière la politique intérieure et réduite à des propositions technocratiques. À vrai dire, il faudrait faire l’inverse. La meilleure façon d’enrayer la montée du populisme est de faire en sorte que l’Europe suscite du désir avec des propositions proches des citoyens, une perspective d’engagement vers la transition énergétique avec un accompagnement social, des mesures barrant la route à la vassalisation que l’on nous promet. C’est l’un des premiers buts que doit se fixer une gauche sociale-démocrate.

Pierre Benoit