Valérie Régnier : « Nous sommes des artisans de paix »

par Valérie Lecasble |  publié le 03/04/2026

La présidente en France de Sant’Egidio, organe d’influence du Vatican, plaide pour « la paix préventive ». Face aux guerres, dit celle qui est aussi vice-présidente internationale, la solidarité doit s’opposer à la force pour mettre fin à la violence. Ce week-end de Pâques, plus de 20 000 nouveaux baptisés français veulent croire à cette quête de sens.

Valérie Régnier, présidente de Sant’Egidio France, élue vice-présidente de la communauté de Sant’Egidio. (Photo : Facebook de Valérie Régnier)

LibreJournal : Sant’Egidio défend la paix dans le monde mais il n’y a jamais eu autant de guerres…

Valérie Régnier : Nous sommes dans un monde nouveau où les guerres commencent et ne s’arrêtent pas. Ces derniers mois en attestent : il est faux de croire que l’on peut commencer une guerre et décider de l’arrêter quand on le souhaite. Comme la drogue, la guerre est addictive. Quand on commence une guerre, on croit qu’on va la maîtriser. Mais l’histoire nous montre qu’on ne maîtrise pas les guerres. C’est pourquoi nous croyons que le mieux est de ne pas commencer de guerre, ce que nous appelons la paix préventive.

Comment fait-on pour empêcher une guerre ?

La paix préventive est notre méthode au sein de Sant’Egidio, une communauté de droit pontifical reconnue par le Vatican en 1978, dont le siège est à Rome et qui compte 70 000 laïcs dans le monde, répartis dans 70 pays. Cela passe par la solidarité pour empêcher la violence. À l’échelle d’un quartier ou d’une ville, cela signifie être en lien avec ceux qui en ont besoin, c’est-à-dire les plus pauvres. C’est avoir des moments communs avec eux et comprendre ensemble comment ils peuvent vivre plus dignement. Retisser les liens sociaux crée la paix sociale et donc un certain bien-être chez des personnes qui se sentent enfin reconnues. Nous sommes tous des artisans de paix, nous dit la Bible. Chacun d’entre nous, à son niveau, peut être un artisan de paix. C’est ainsi que Sant’Egidio intervient dans les pays en guerre.

Une diplomatie du dialogue

Quelle est votre méthode ?

Jean XXIII, le pape italien qui a convoqué le concile Vatican II en 1962, la résumait simplement : « Mettre de côté ce qui divise et mettre au centre ce qui unit. » Il s’agit d’écouter, d’étudier la situation pour mieux la comprendre. L’exemple le plus probant est celui du Mozambique, où quinze années de guerre civile ont provoqué plus d’un million de morts, parmi lesquels des membres de notre communauté. Cela ne pouvait pas durer. Nous avons donc mené 27 mois de pourparlers avec l’ensemble des représentants locaux pour aboutir à un accord de paix entre toutes les parties, le 4 octobre 1992. C’était il y a 33 ans et il tient encore aujourd’hui. Pour durer, un accord doit être bien négocié, ce qui prend du temps. Notre carburant à nous, ce n’est pas l’argent ou le pétrole, c’est le temps du dialogue et la paix. Et nous voulons croire qu’il est possible de faire la paix comme en Centrafrique, où nous nous sommes aussi mis autour d’une table pour trouver ce qui unit et chasser ce qui divise.

Réfugiés et couloirs humanitaires

Vous accueillez aussi des réfugiés, notamment ceux d’Ukraine…

Même si nous pouvons tous nous sentir impuissants face à cette guerre, nous sommes très présents en Ukraine depuis trente ans et soutenons les Ukrainiens. Nous accueillons dignement puis intégrons les femmes et les enfants qui fuient la guerre, considérant que seules la solidarité et la compassion luttent contre la guerre.

Depuis 2017, nous avons aussi créé des couloirs humanitaires comme alternative aux morts noyés dans la mer Méditerranée. Grâce à un protocole signé avec les ministères français de l’Intérieur et des Affaires étrangères, ces couloirs nous ont permis de venir au secours de familles syriennes vulnérables qui, pendant des années, n’ont cessé de fuir la guerre. Aujourd’hui encore, la Syrie reste très fragile. À travers cet engagement, nous luttons contre le sentiment d’impuissance qui nous guette face aux nouvelles dramatiques qui nous accablent. Ce n’est pas pour rien que le pape François avait effectué son premier voyage sur l’île de Lampedusa, où atterrissent tant de réfugiés, afin d’organiser une voie légale de leur accueil.

Nous développons aussi des accords bilatéraux qui nous permettent d’accueillir en Italie des Palestiniens en provenance de Gaza ainsi que des Soudanais en provenance d’Éthiopie. Qui, aujourd’hui, se soucie du Soudan ? En France, nous avons accueilli des femmes afghanes via le Pakistan, où nous sommes très présents.

Et le Liban ?

Les couloirs humanitaires ouverts pour les réfugiés syriens ont été une manière de soutenir le Liban, dont un quart de la population provient de réfugiés des conflits du Moyen-Orient. Aujourd’hui s’ajoutent plus d’un million de déplacés. Dans ce pays, toutes les religions et les peuples sont réunis, leur résilience est considérable. Mais le Liban a besoin de secours et nous leur avons envoyé des médicaments et des aides.

« Une saison de la force »

Cette multiplication des guerres a quelque chose de décourageant…

Ce monde en guerre renforce notre volonté de combattre pour la paix. Benoît XV avait parlé de la Première Guerre mondiale comme d’un massacre inutile. Jean-Paul II, en pleine guerre froide, a évoqué une aventure sans retour. Le pape François a qualifié la guerre en Ukraine de défaite de l’humanité. Le pape Léon continue : il a réclamé, pour la semaine sainte, un cessez-le-feu au Moyen-Orient, qui n’est pas respecté.

Nous continuerons à lutter contre la globalisation de l’indifférence et de l’impuissance. Nos démocraties fragilisées ont besoin de communautés, de corps intermédiaires, de syndicats, de partis politiques. Aujourd’hui, on en vient à réhabiliter la guerre, tout est polarisé. Mais comme nos amis de Sant’Egidio en Ukraine nous l’apprennent, c’est aussi le moment propice pour faire grandir la solidarité, pour retisser des liens et construire la paix en partant des plus pauvres.

Une quête spirituelle à Pâques

Vous venez d’annoncer la création d’une « Maison de la Paix » à Paris…

Oui, il s’agira, en plein cœur de Paris, près de la Sorbonne, d’un habitat partagé réunissant des étudiants et des personnes âgées en situation de précarité. Cette Maison de la Paix abritera aussi une école qui enseignera la culture de la paix aux enfants, parmi lesquels des jeunes réfugiés ukrainiens et syriens. Les jeunes pour la paix sont, eux, chargés de collecter pour redistribuer, globalement et localement, des matériels scolaires pour les enfants, ici et en Ukraine, où nous envoyons chaque année pour Noël et pour Pâques six tonnes de provisions avec du chocolat, qui parviennent jusqu’aux soldats engagés au front.

Comment jugez-vous la guerre que mènent Donald Trump et Benyamin Netanyahou ?

Nous sommes entrés dans une saison de la force qui fragilise nos démocraties. Soit on est conformiste et on soutient la guerre. Soit on choisit la compassion et on prie pour les pays en guerre. Prier pour la paix, c’est notre œuvre. Chacun peut prier, c’est une spiritualité. Au risque d’être pris pour de grandes idéalistes ou de grands naïfs, nous continuons de prier pour la paix. On nous parle de nouveaux empires. Mais plus que les empires, ce sont les nouveaux nationalismes, la peur de l’autre, qui amènent la violence. Pour combattre le danger du nationalisme, il faut développer la culture de la paix.

À Pâques, 20 000 adultes demanderont le baptême. Y voyez-vous un lien ?

Ce phénomène n’existe qu’en France, où plus de 20 000 personnes sont baptisées en 2026, soit une hausse de 20 % par rapport à 2025, qui était déjà en augmentation de 45 %. C’est la manifestation d’une grande quête spirituelle, qui engage toute une vie. Donc oui, face à cette saison de la force, les Français sont à la recherche d’autre chose. Ce climat de tension et de guerre est très angoissant, après le Covid qui avait déjà plongé beaucoup de jeunes dans un grand désarroi et mis en jeu leur santé mentale. Ils sont dans une quête de sens existentielle qui récuse cette société polarisée. La proposition actuelle de guerre, de réarmement, de puissance laisse beaucoup de jeunes privés de sens, orphelins, désorientés par des leaders sans vision.

Qui sont ces nouveaux baptisés ?

Il n’y a pas de profil type. Ce sont des Français très différents les uns des autres : on trouve beaucoup d’adolescents, mais aussi des 20-30 ans. Ils sont dans une démarche personnelle de recherche de maternité dans l’Église et de paternité dans Dieu et Jésus.

Que deviennent-ils après le baptême ? À Sant’Egidio, nous leur proposons la prière, la paix mais aussi le service des pauvres dans les cantines familiales, l’aide et l’amitié aux personnes âgées, les maraudes, l’intégration des réfugiés… Car la vraie question est : comment vivre sa spiritualité ? Pour le pape Léon, la guerre est une économie qui tue. Résister à cette approche n’est pas naturel, c’est un travail. Nous, chrétiens, leur proposons de retisser les liens entre les personnes pour donner un sens à leur existence.

Propos recueillis par Valérie Lecasblle

Valérie Lecasble

Editorialiste politique