Virginia et sa sœur, un amour épistolaire
Baisers du singe : c’est le titre donné au livre qui réunit la correspondance entre Virginia Woolf et sa sœur Vanessa Bell. Un précieux témoignage sur deux grandes artistes qui racontent les affres de la création autant que les soubresauts d’une époque tourmentée.
Vanessa est l’aînée. Virginia, sa cadette de trois ans. Toutes deux avaient décidé d’être artistes : peintre pour la première, écrivaine pour la seconde. Elles portaient le même nom, Stephen. En 1917, Vanessa devint Bell et, en 1912, Virginia prit le nom de Woolf. Pendant 37 ans, du 21 octobre 1904 au 23 mars 1941, elles se sont écrit, racontant les étapes de leur vie, leur quotidien, leurs soucis, leurs préoccupations familiales, les affres de la création et aussi les grands événements de l’histoire de l’Angleterre et du monde.
Une correspondance inédite et croisée
On connaissait le journal de Virginia Woolf, mais pas cette immense correspondance avec la personne la plus proche d’elle : sa sœur, peintre talentueuse. Injustement méconnue, Vanessa mériterait largement l’exposition de son œuvre, elle qui appartient au groupe de Bloomsbury, qu’elle a fondé, célèbre dans l’entre-deux-guerres pour avoir réuni une pléiade d’artistes anglais novateurs, habitant entre Londres et Charleston, dans le Sussex.
Virginia a écrit quelque 4 000 lettres, dont près de 450 sont adressées à sa sœur Vanessa. On ne connaissait pas les lettres de Vanessa, qui sont inédites. C’est à Carine Bratzlavsky que l’on doit la traduction des 128 lettres de Virginia Woolf et l’idée d’une correspondance croisée, le choix des 215 lettres qui la composent. Les lettres de Vanessa Bell ont été traduites par Anne-Marie Smith-di Basio, et le tout révisé par Zoé Gindre.
Deux artistes face aux tourments du siècle
Les éditions de La Table Ronde ont réalisé un superbe livre avec une présentation des tableaux de Vanessa et, dans le texte, les photographies des deux sœurs et de leur entourage. Par la magie de la correspondance, naturelle et vivante, on suit pas à pas la vie de deux femmes émancipées qui partagent entièrement leur intimité, leur questionnement sur leurs amours, sur la vie sociale, émaillée des potins qu’elles rapportent sur les uns et les autres, autant que sur la vie intellectuelle et politique de leur époque. « Les lettres ont peu d’intérêt si on ne les poste pas. »
Leur amour réciproque s’y exprime constamment : « Tu sais que je ferais l’impossible pour t’aider », écrit Virginia à Vanessa le 3 février 1938, « et il est si terrible de ne pas en être capable autrement qu’en t’adorant comme je le fais. » Vanessa lui répond le lendemain : « Tu sais à quel point tu m’aides… Sans toi, je ne pourrais pas survivre. »
Hélas, malgré tous les efforts de Vanessa, la dernière lettre de Virginia à sa sœur se termine par ces mots : « Je n’arrive presque plus à penser clairement. Si j’y arrivais, je dirais tout ce que toi et les enfants avez représenté pour moi. Je crois que tu le sais. J’ai lutté, mais je n’y arrive plus. »
Quelques jours plus tard, elle remplit ses poches de pierres pour se noyer dans l’Ouse.
C’est dans ce remarquable échange que l’on suit pas à pas le cheminement des sentiments, de la pensée et de l’élaboration de l’œuvre de Virginia Woolf, et que l’on découvre le talent de sa sœur Vanessa. À ne pas manquer.



