Virginia Woolf en pleine lumière

par Élizabeth Gouslan |  publié le 06/06/2026

Avec Lumières, lumières, lumières, Evelyne de la Chenelière adapte sur la scène du Studio-Théâtre de la Comédie-Française La Promenade au phare de Virginia Woolf. Onirique et profond.

« Lumières, lumières, lumières », d’Evelyne de la Chenelière, librement inspiré de « Vers le phare » de Virginia Woolf, mise en scène Florent Siaud, Distribution : Florence Viala (Madame Ramsay) et Aymeline Alix (Lily)

En apparence, l’intrigue de La Promenade au phare tient en une phrase. La famille Ramsay s’installe l’été, avec ses huit enfants, dans une villa qu’elle loue à St Ives. Le phare au bout de l’île : le père promet d’y emmener les garçons, à condition bien sûr que la météo s’y prête. C’est tout ? 370 pages pour une excursion ? Non, bien sûr. Ce phare est un leurre, une illusion d’optique, l’arbre granitique qui cache une forêt de névroses. Mais à l’éditeur Leonard Woolf, qui vénérait sa fantasque épouse, il n’en fallut pas plus pour mettre sous presse ce cinquième roman publié en 1927.

Un face-à-face féminin au cœur du roman

Comme la lecture en est ardue, tout en méandres, digressions, considérations philosophiques et politiques, coqs-à-l’âne tragiques ou comiques, Evelyne de la Chenelière a eu la bonne idée d’en extraire deux personnages, deux femmes qui dialoguent, même si tout les oppose.

Elles apparaissent dans un salon frangé de fils d’or, rideaux insolites protégeant leur intimité au sein de la maisonnée. Au milieu de la pièce : un piano demi-queue renversé, usé et fracassé. La plus jeune des deux, Lily Briscoe (Aymeline Alix, frissonnante), admire tant Mrs Ramsay, la maîtresse de maison (Florence Viala, impériale), qu’elle a décidé de faire son portrait.

Mais Mrs Ramsay est une femme étrange. Coquette, frivole, désinvolte, snob, cynique et conventionnelle, elle jette sans cesse son venin. Sur ses enfants : « Huit, c’est beaucoup trop ! Ils ne seront jamais satisfaits par la vie… Vous faites un enfant ? Vous êtes adorée même si ce n’est pas mérité ! Enfin, j’espère les maintenir le plus longtemps possible dans cette erreur de jugement ! »

Sur son mari, un éminent auteur grognon et narcissique que plus personne ne lit : « Il a écrit un énorme livre auquel je ne comprends rien, mais je connais notre code de bienveillance ancestrale, à nous les femmes : je le flatte, le complimente et l’assure que, contrairement à Walter Scott, dans cent ans, on le lira toujours. »

Sur le tableau de Lily : « Dites donc, ça n’avance pas. Et puis, modérez vos ambitions, vous n’êtes pas Rembrandt tout de même ! »

Lily observe, médusée, ce microcosme régi par les conventions de l’Angleterre victorienne. Atroce, ce père qui décrète que les femmes ne sauront jamais ni peindre ni écrire. Horrible, cette mère qui feint de trouver amusante la routine balnéaire et les dîners mondains.

Pourquoi ne s’enfuit-elle pas ? Parce que cette jeune fille moderne est terriblement amoureuse de Mrs Ramsay, « tellement belle et toujours entourée d’un halo de lumière mystérieux ».

Le phare comme métaphore du bonheur

La prose poétique, cérébrale, hypnotique de Virginia Woolf transcende ce dialogue de sourdes entre les deux femmes. Assez vite, on comprend que le leitmotiv « Fera-t-il beau demain ? Irons-nous au phare ? » n’est qu’un trompe-l’œil. Le phare est un Graal, une métaphore du bonheur impossible à atteindre.

Et si Mrs Ramsay, papillon épuisé, semble le clone de Mrs Dalloway, c’est parce que ce texte est une autobiographie à peine masquée de l’enfance de Virginia Woolf. Le roman eut beaucoup de succès. Le féminisme, l’importance d’une « chambre à soi », l’homosexualité, et surtout l’humour acéré de Mrs Woolf se frayaient patiemment un chemin sur la plage qui mène au phare de la notoriété. Elle en fut la première étonnée.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure