Yarvin et Land, les prophètes du trumpisme
On connaît les outrances de Trump, beaucoup moins les idées qui les nourrissent. Derrière le président américain prospère pourtant une idéologie radicale, la « néo-réaction », prônée par des penseurs pour qui la démocratie a fait son temps.
Avant lui, on a connu le néo-conservatisme du président Bush fils. Ses pères fondateurs l’ont conseillé, comme avant lui le président Reagan. Curieusement, plusieurs venaient du trotskisme des années 1930 et 1940 et avaient milité dans la gauche antistalinienne, nourrie ensuite par la guerre froide après 1945. D’où leur idée d’« exportation de la démocratie », en lieu et place de « l’exportation de la révolution ». C’est l’une des sources de la guerre préventive menée en Irak en 2003, à laquelle Jacques Chirac s’est opposé. Celui-ci n’avait pas oublié ce conseil de Robespierre : « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. »
L’État en ligne de mire
Au néo-conservatisme a succédé l’idéologie libertarienne, toujours présente et notamment incarnée par le milliardaire Elon Musk. Pour ses partisans, les droits et les libertés individuels doivent primer, sans limites, sans régulation, sans lois. Tout peut être dit et écrit, même le pire. L’économie de marché ne doit pas davantage connaître de limites et l’État doit être réduit à un rôle minimal, voire nul. D’où la création du DOGE (Department of Government Efficiency), confié au milliardaire avec pour objectif le démantèlement de la « bureaucratie gouvernementale ». Une décision inspirée par une idée de ce mouvement : RAGE (Retire All Government Employees), c’est-à-dire « virer tous les fonctionnaires » et, à travers eux, en finir avec les services publics.
Les théoriciens de l’après-démocratie
Une nouvelle idéologie sous-tend aujourd’hui la politique du Parti républicain et, par conséquent, celle de l’administration Trump, même si la précédente n’a pas disparu. Il s’agit de la néo-réaction. Elle compte deux penseurs dont on parle peu, mais dont les idées irriguent l’action politique : Curtis Yarvin, très écouté par le vice-président J. D. Vance, et Nick Land, qui a ses entrées à la Maison-Blanche. Le premier est ingénieur, le second philosophe. Ils sont soutenus par deux entrepreneurs présents à l’investiture de Donald Trump, qui ont fait fortune dans la nouvelle économie : Peter Thiel, cofondateur de PayPal, et Marc Andreessen, cofondateur de Netscape.
Leurs idées circulent davantage par des blogs que par des livres et touchent des millions de lecteurs. Ils diffusent ainsi les principes de cette néo-réaction : il existerait des hiérarchies naturelles et l’idéal d’égalité serait néfaste ; la violence serait une composante naturelle des sociétés humaines ; la démocratie serait une formule politique inefficace pour garantir la sécurité et la prospérité d’une population ; mieux vaudrait une « monarchie », c’est-à-dire le pouvoir d’un seul, sans entraves, sans qu’il soit pour autant un roi héréditaire ; enfin, la technologie devrait pouvoir se développer sans les limites imposées par la démocratie.
L’Europe, ennemie à abattre
Le principal adversaire de cette idéologie se trouve en Europe. Voilà pourquoi il faudrait s’en éloigner, puisqu’elle incarnerait le passé, faire éclater cette Union qui freine la mise en place d’une société débarrassée de l’État et combattre les régulations qu’elle instaure pour encadrer les outils numériques. Dans cette Europe, la France serait le pire adversaire, car elle est la patrie des Lumières, qui prétendent éclairer le monde.
Ces nouveaux idéologues ont pour ambition de tourner cette page de l’histoire du monde. Les États-Unis seraient l’avant-garde de cette révolution qui porte ce nom paradoxal de « néo-réaction »*.
(*) Suggestion de lecture : Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néo-réactionnaire, Gallimard-Le Grand Continent, 2026, 156 pages.



