Zhu Rongji, l’envers du miracle économique chinois
La disparition du réformateur Zhu Rongji a suscité de nombreux hommages à son action économique. Deux aspects moins connus de son bilan permettent pourtant de mieux comprendre la trajectoire suivie depuis par la Chine.
Rares sont les dirigeants communistes à recevoir des hommages de personnalités et d’institutions aussi différentes que l’ancien ministre de l’Économie, gouverneur de la Banque populaire de Chine et premier ministre Zhu Rongji, décédé le 12 août à 97 ans. Chacun y va de son qualificatif le plus mélioratif : l’agence de presse officielle « Chine Nouvelle » salue « un véritable communiste », tandis que, pour le journal libéral britannique The Economist, il était un « pragmatique ». Tous rappellent le parcours exemplaire d’un ingénieur honnête, symbole de la troisième génération de dirigeants chinois, qui a ouvert son pays aux capitaux étrangers en restructurant les entreprises d’État communistes, tout en sortant des centaines de millions de Chinois de la misère. Une politique de libéralisation économique qui a culminé avec l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, sous son mandat de premier ministre.
Cependant, les nécrologies occultent deux aspects du bilan de Zhu Rongji, pourtant essentiels à la compréhension de l’économie chinoise contemporaine.
La réforme des finances publiques de 1994
Le premier tient à la réforme des finances publiques menée par Zhu Rongji en 1994, alors qu’il était ministre de l’Économie, sans laquelle le paysage économique chinois serait aujourd’hui bien différent. À l’issue de négociations très dures, qui l’ont conduit à se déplacer en personne pour rencontrer les gouverneurs de chaque province, Zhu Rongji a obtenu la centralisation des taxes et impôts auparavant collectés par les provinces. En échange de cette perte de ressources, il a permis aux collectivités locales de s’enrichir en vendant les terrains dont les entreprises avaient cruellement besoin. Les dépenses des gouvernements locaux sont ainsi devenues le principal moteur de la croissance et de l’investissement en Chine, notamment par l’octroi de subventions et de prêts aux entreprises. Les bases de la politique de soutien à l’offre ont ainsi été déléguées aux provinces. Mais cette politique ne s’est pas faite sans corruption ni cooptation : le modèle « haute épargne, haut investissement » qui en a résulté est aujourd’hui à l’origine de la crise immobilière qui menace une bonne part des ménages chinois.
Les campagnes à l’écart de la croissance
Autre aspect souvent oublié : dans les années 1990, près de 80 % des habitants de la Chine vivent en zone rurale. Dans la nécrologie du New York Times, rien sur les paysans chinois, qui comptent pourtant parmi ceux ayant le plus contribué à la croissance sans en récolter les fruits à l’époque. En Occident, le récit se concentre sur les millions d’ouvriers des usines d’État qui ont perdu du jour au lendemain leur emploi et leur « bol de riz en fer », c’est-à-dire les avantages sociaux hérités de l’époque du maoïsme triomphant. Le Nord-Est de la Chine reste encore aujourd’hui une région profondément marquée par ces liquidations.
Dans les années 1990, la croissance s’est concentrée dans les villes côtières. La hausse annuelle des revenus des ruraux n’a été que de 3,9 % sous le gouvernement Zhu — en tenant compte des transferts de revenus de ceux partis travailler en ville —, contre 8,1 % pour l’ensemble du pays. Sous Deng, dans les années 1980, le revenu des paysans avait même augmenté de presque 11 % par an ! Zhu a supprimé une bonne part des réformes de Deng qui avaient permis aux paysans chinois de sortir la tête de l’eau, notamment en brisant le modèle des coopératives. L’objectif était de les pousser à quitter les campagnes pour rejoindre les villes, afin que l’abondance de main-d’œuvre maintienne une pression à la baisse sur les salaires.
Pour éviter les critiques, Zhu Rongji n’a pas hésité à manipuler les chiffres : entre 1998 et 2003, lorsqu’il était aux affaires, le seuil de pauvreté rural en dessous duquel un individu avait droit à une aide sociale n’a jamais été modifié. Il l’avait été chaque année avant et le sera chaque année après.
Un modèle économique qui atteint ses limites
La suite est connue : la misère dans les campagnes était telle que le président Hu Jintao (2003-2013) en a fait sa priorité politique, et il a fallu attendre Xi Jinping (depuis 2013) pour que le revenu rural augmente significativement. Dans le même temps, le modèle de croissance et de financement des collectivités locales a atteint ses limites : la dette des provinces est abyssale et la demande chinoise atone, conséquence d’une politique mercantiliste implacable.
Zhu Rongji n’en est pas responsable, lui qui a quitté le pouvoir il y a 23 ans. Mais, entre-temps, le Parti communiste chinois s’est montré incapable de promouvoir aux responsabilités des cadres dotés d’une vision globale de l’économie et capables d’innover. Le régime de terreur instauré par Xi est aujourd’hui bien loin de cet héritage.



