L’école publique ne pense plus
Mardi 31 mars, un énième mouvement social touchait l’école publique. Vent debout contre la suppression de 4 000 postes, les organisations enseignantes protestaient tandis que le ministère s’appuyait sur les chiffres de la démographie. Un air de déjà vu déprimant…
C’est devenu un marronnier pour les salles de rédaction. Les organisations syndicales de professeurs, FSU en tête, réclament des moyens et des salaires enfin revus à la hausse ; Grenelle dit écouter les revendications tout en soulignant l’endettement du pays et la baisse du nombre d’élèves dans le premier degré. Au final, rien ne bouge et le sentiment du grand gâchis se poursuit.
Répétons-le : les salaires enseignants sont parmi les plus faibles de l’OCDE, en moyenne, en intégrant des critères communs. La crise des vocations aboutit à recruter à peu près tout et n’importe qui, avec les risques que cela comporte tant pour la connaissance – lire l’édito de Laurent Joffrin sur l’écroulement des savoirs fondamentaux dans le débat public – que pour l’institution elle-même, inexorablement déclassée et participant à son propre affaissement. La suppression des 4 000 postes ne ressortit pas, en réalité, d’une austérité brutale, comparable à la violence du thatchérisme comme l’ânonnent bon nombre de militants syndicaux, repris par le communiqué officiel du Parti socialiste, par paresse intellectuelle ou réflexe pavlovien.
La décrue des naissances est un fait avéré qui ne relève aucunement d’une fausse information et le taux d’encadrement sera, en réalité, plus important à la rentrée 2026 qu’il ne l’était auparavant, car la suppression de ces postes enseignants n’est pas proportionnée à la baisse démographique engagée. En réalité, comme souvent dans le débat public tel qu’il est devenu, prendre le problème de manière comptable, avec de telles postures, ne mène à rien.
Les bonnes questions pour l’éducation nationale
La question du relèvement de l’éducation nationale, pour permettre aux enfants de s’améliorer, de retrouver une santé mentale conforme à celle d’un pays en paix et d’une nation où le confort de vie est toujours assuré, quoi qu’en disent les Cassandre, passe par une réflexion différente assumant le grand chamboule-tout, toujours promis, sans cesse ajourné.
On ne relèvera les revenus enseignants actuellement indigents qu’en acceptant de toiletter le statut de la fonction publique, devenu repoussoir pour les jeunes générations et machine à fabriquer de l’aigreur pour celles et ceux qui sont investis par cette noble mission. On ne déploiera des professeurs sur le terrain, reconnus et mieux payés, qu’en acceptant de regarder ce qu’est le niveau de bureaucratie du mammouth, sixième employeur civil au monde.
Une situation incomparable en tout point avec n’importe lequel de nos voisins européens, en particulier l’Allemagne qui, pour le même nombre d’élèves scolarisés – de l’ordre de 10 millions –, emploie dans les administrations centrales et en région quelque 200 000 personnes en moins que de ce côté-ci du Rhin. Les élèves allemands présentent-ils des résultats plus défaillants aux enquêtes internationales ? Le degré d’insertion sociale sur le marché du travail est-il plus défavorable qu’il ne l’est en France, indépendamment des singularités démographiques ? Le péril démocratique est-il plus menaçant outre-Rhin qu’il ne l’est ici, avec une jeunesse dont les fondements historiques et culturels seraient moins sûrs ?
Quelles responsabilités politiques ?
La droite conservatrice est toujours venue au chevet de l’école publique avec une approche comptable. Cela s’est traduit par un dialogue de sourds avec ses serviteurs, le renforcement de l’école privée, où elle envoyait plus que d’autres ses propres enfants, tout en exigeant un retour sur sous-investissement, dans une logique d’entreprise. La gauche, dans son ensemble, a décidé de coller coûte que coûte à des organisations syndicales en déclin, illustrant une indéfendable paralysie jusqu’au grotesque.
Les taux de participation du mouvement d’hier sont une leçon de choses, avant la suivante : 7,56 % de grévistes dans le secteur, avec une pointe frôlant la mobilisation de masse à 13,2 % dans le premier degré. Ce n’est même plus un syndicat de service, mais une queue de comète de l’histoire sociale du XXe siècle. Pas de quoi s’en réjouir. Non seulement la démocratie politique est souffrante, mais la démocratie sociale est à réinventer, puisqu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. La gauche de gouvernement reste convaincue que la défense des mêmes slogans éculés depuis cinq, six, sept générations lui permettront de capter à nouveau un milieu qui lui était acquis alors qu’il est en préretraite, en pré-départ ou en dépression naissante. En réalité, la gauche de gouvernement, démocratique, a tous les outils à disposition pour dresser un panorama fidèle à la situation, proposer de nouvelles réponses aux nouveaux défis : comment anticiper la question des bâtiments scolaires avec une baisse aussi sensible des effectifs dans les années 2030 ?
Comment traiter la question des violences scolaires et de la santé mentale autrement qu’en faisant l’autruche, avec pour seule réponse un statut pour les AESH – accompagnants d’élèves en situation de handicap –, dont le nombre a été multiplié par six en vingt ans ? Comment intégrer l’IA aux nouvelles formes d’enseignement sans que nos enfants en soient des esclaves consentants, en évitant la catastrophe sanitaire, démographique et sociale qu’ont été les réseaux sociaux ? Prendre les problèmes de la sorte permettrait d’affirmer qu’il est d’urgence publique de déployer des moyens conséquents pour nos professeurs et notre jeunesse en souffrance, tout en acceptant de réduire la voilure dans des périmètres transformés en emplois fictifs.
Ce serait là un discours de responsabilité que seule la gauche gouvernementale peut tenir en s’adressant à l’intelligence de tous et en réhabilitant la raison comme vecteur de la transformation sociale. Autant dire que c’est une perspective lointaine à cette heure.



