Les années noires en salles obscures
Au dernier Festival de Cannes, la vedette n’était pas une actrice ni un cinéaste : c’était la Seconde Guerre mondiale. En ce printemps 2026, les librairies voient aussi arriver des livres de baby-boomers racontant, soudain, les méfaits de leurs parents ou grands-parents pendant l’Occupation. Le grand comeback des années noires.
On se souvient qu’après la guerre, il y eut un long silence. Puis, dans les années 1970-1980, la France a vu surgir récits, témoignages et recherches, avec un tournant majeur : La France de Vichy de l’historien américain Robert Paxton. On a compris que Vichy avait collaboré à la Solution finale, et l’on a entendu la parole des survivants des camps nazis.
Quelques films courageux avaient déjà osé briser le silence sur la déportation, à commencer par le documentaire magistral d’Alain Resnais, sorti en 1956, Nuit et Brouillard. Tourné dans les camps d’Auschwitz et de Majdanek, le film avait choqué la commission de censure de l’époque : trop dur pour les moins de 16 ans, jugea-t-elle, et il fallut effacer, sur une image, le képi du gendarme français qui garde le camp de Beaune-la-Rolande, où des Juifs sont enfermés avant leur déportation.
Dans les années 1970, deux films exposèrent à leur tour le tabou de la collaboration. Le Chagrin et la Pitié, documentaire implacable de Marcel Ophuls sur Clermont-Ferrand pendant la guerre, fut interdit à la télévision. Et Lacombe Lucien, fiction plus nuancée de Louis Malle, déclencha une polémique.
Tout cela pour rappeler que la Seconde Guerre mondiale n’a jamais cessé d’être un sujet de cinéma, de littérature et de réflexion. D’autant que ces idéologies totalitaires ont trouvé un écho dans l’actualité, avec le retour d’une extrême droite sur les scènes politiques européennes.
Une nouvelle vague mémorielle en 2026
J’en viens à aujourd’hui : ce printemps 2026 marque un nouveau comeback de la dernière guerre, mais sous des angles différents.
Il y a une dizaine d’années, mon ami, le philosophe Pascal Bruckner — devenu célèbre avec Alain Finkielkraut en coécrivant Le Nouveau Désordre amoureux, « bible » de la révolution sexuelle post-68 — avait publié un livre sur son « salaud de père » : collabo, antisémite, raciste, pétainiste, pervers, qui frappait sa femme et son fils. Ces jours-ci, Bruckner récidive avec un livre au titre magnifique, De mère inconnue. Il veut rendre hommage à cette femme battue, victime d’un mari abusif, mais découvre finalement qu’elle partage les idées pétainistes et collaborationnistes de son mari : tous deux espèrent que leur fils unique n’épousera ni une Juive ni une Noire. Ils seront déçus, et le petit Pascal deviendra le contre-modèle philosophique de ses parents.
Le même mois d’avril, un autre ami proche, Laurent Joffrin, écrit avec sa fille Pauline Delassus un livre sur sa famille, Les enfants savent, où l’on découvre un grand-père haut fonctionnaire de Vichy et un père, ami et conseiller de Jean-Marie Le Pen, leader du Front national, tandis que le fils, Laurent, dirige des journaux de gauche — Libération, puis Le Nouvel Obs. Autre journaliste de gauche : Sorj Chalandon avait, en 2021, intitulé sans détour son roman autobiographique Enfant de salaud.
Le cinéma entre collabos et résistants
Cette vague rétro « Seconde Guerre mondiale » a gagné le cinéma en ce printemps 2026 — et elle est regardée du côté des collabos.
Ainsi Les Rayons et les Ombres, le grand film de Xavier Giannoli, long et ambitieux, qui rend presque sympathique le flamboyant patron de presse Jean Luchaire, collaborant joyeusement avec les autorités allemandes, incarné par le très sympathique Jean Dujardin. Pour que l’on comprenne comment on choisit le camp de l’occupant nazi ? Une nouvelle vague cinématographique qui s’intéresse davantage aux salauds qu’aux victimes.
Au Festival de Cannes, le cinéaste Emmanuel Marre a été primé pour Notre salut, un film sur son arrière-grand-père : moins paillettes que Luchaire, portrait d’un modeste fonctionnaire de Vichy qui, lui aussi, sombre dans la collaboration.
Il faut dire que les victimes dérangent, à une époque où l’on s’autorise l’antisémitisme puisqu’on manifeste contre des « sionistes » — on ne dit plus « Juifs » — et où l’on colle une étoile jaune modernisée : « Génocidaire ».
Mais on peut aussi lire, dans cette plongée rétro à Cannes, un autre message. Celui que portent deux autres grandes productions sur la Seconde Guerre mondiale projetées au festival : un De Gaulle et un Jean Moulin.
À l’opposé des récits de compromission avec les bourreaux et les dictatures, La Bataille De Gaulle et Moulin rappellent que les héros résistent. Ils racontent, à nouveau, la vraie résistance contre le vrai fascisme, le vrai courage contre le vrai totalitarisme, balayant les imitateurs et les faussaires qui crient aujourd’hui : « Résistance contre le fascisme ! » Quelle résistance ? Quel fascisme ?
Chronique diffusée sur Radio RCJ le jeudi 28 mai



