Boycott culturel : Grasset, Trump, #MeToo
Le boycott culturel prospère dans nos sociétés démocratiques. C’est une mode rétrograde, poussiéreuse, criarde, qui empoisonne la liberté de penser et la liberté de dire. La morale en bandoulière, on réapprend tristement à interdire.
L’une de mes chroniques récentes évoquait déjà la bataille culturelle à gauche, avec la mobilisation de journalistes de Libération contre l’un de leurs collègues : ses idées, affirment-ils, les font « souffrir », et ils le disent sans rire. J’y racontais aussi la bataille culturelle à droite, déclenchée par la décision du milliardaire Vincent Bolloré de renvoyer Olivier Nora, directeur de Grasset, maison historique de l’édition française, afin d’y diffuser ses idées d’extrême droite comme il le fait dans ses autres médias, de CNews à Fayard. Grande première en France : plus de 200 auteurs (dont moi-même) annoncent aussitôt qu’ils quittent Grasset, sautant dans le vide.
Voici donc quelques épisodes récents de cette bataille culturelle, tandis que les vraies guerres, mortelles, ne connaissent aucun cessez-le-feu.
Grasset : la polémique se durcit
Dans le feuilleton Grasset, Vincent Bolloré a répondu aux écrivains révoltés en occupant deux pages de son Journal du dimanche (JDD). Il y dénigre Olivier Nora, présenté comme trop payé pour de mauvais résultats, et publie une sorte d’enquête signée Pascal Meynadier — « Chronique d’une manipulation » — censée révéler un complot d’une « petite caste » menée par Nora et ses proches, à commencer par Denis Olivennes. Le texte décrit, avec une pernicieuse insistance, les « frères » Olivennes et Nora qui « paradent bras dessus bras dessous » le soir même, entourés d’Alain Minc, Bernard-Henri Lévy et d’autres.
On croirait lire un article sorti d’un journal d’extrême droite d’entre-deux-guerres : argent, pouvoir, complot, et dénonciation des « cosmopolites ». À l’approche de l’élection présidentielle, la mainmise idéologique au sein du groupe Bolloré devrait encore s’accélérer.
Aux États-Unis, Trump relance sa guerre contre l’humour
Cette semaine, Donald Trump a rouvert un autre front : sa guerre contre l’humour, arme de contestation politique aux États-Unis depuis son retour à la Maison-Blanche. Depuis longtemps, il veut pousser vers la sortie Jimmy Kimmel, star des late shows, comme il a déjà réussi à faire écarter d’autres humoristes qui le prennent pour cible. Une récente blague de Kimmel lui sert désormais de prétexte : deux jours avant qu’un homme lourdement armé ne tente de tirer sur le président et les journalistes présents au traditionnel dîner de la presse à Washington, l’animateur feint de reconnaître Melania Trump dans le public et lance qu’elle est « lumineuse comme une future veuve ». L’humoriste explique ensuite qu’il s’agissait d’une plaisanterie sur la différence d’âge entre Trump et sa femme, pas d’un appel au meurtre.
Le soir même de l’attentat manqué à Washington, Trump exige que la chaîne ABC, propriété de Disney, renvoie Jimmy Kimmel « sur-le-champ » : « Cela va trop loin ! » Melania Trump, d’ordinaire plus réservée, réclame elle aussi sa tête : « Les gens comme Kimmel ne devraient pas avoir l’opportunité d’entrer dans nos foyers chaque soir pour répandre la haine. »
Trump sort l’artillerie lourde : il menace de ne pas renouveler la licence de diffusion d’ABC — l’un des trois grands networks américains — si Kimmel n’est pas évincé. Pour l’instant, Disney résiste. Comme l’a résumé Cyril Lacarrière, journaliste médias sur France Inter : c’est Mickey (Mouse) contre Donald (Trump).
En France, le boycott ravivé au nom de #MeToo
En France, un autre front de la guerre culturelle s’est ouvert, se réclamant cette fois de #MeToo. Ici, je dois préciser mon CV : je connais bien #MeToo. J’ai écrit le premier livre en France sur le phénomène — L’Onde de choc — paru en 2018, et j’ai réalisé (avec Anne Richard) un documentaire pour France Télévisions, MeToo secoue la France.
Au début, #MeToo faisait ricaner les Françaises : une affaire de starlettes hollywoodiennes dont abusent les patrons des studios… comme « depuis toujours ». Marilyn Monroe l’avait formulé crûment : « Hollywood, c’est un manège où les petits chevaux sont remplacés par des canapés. »
Depuis 2017, la révolution #MeToo a fait le tour de la planète et inspiré de nouvelles organisations féministes en France, telles que « Nous Toutes ». Après un article de Mediapart, ces nouvelles féministes se saisissent d’une cible idéale — et, pour certaines militantes anticoloniales arrimées au wagon de l’extrême gauche, d’une cible parfaite : un homme blanc et célèbre, ni noir ni pauvre. Le chanteur numéro 1 en France, Patrick Bruel.
Selon Mediapart, il serait accusé par huit femmes de drague lourde, d’agression sexuelle, dont un viol, faits qui se seraient déroulés entre 1997 et 2019. Le parquet de Paris a déclaré avoir reçu une plainte en mars « qui reprochait à Patrick Bruel une agression sexuelle susceptible d’avoir été commise il y a plusieurs dizaines d’années », et a ouvert une enquête.
Et voilà que le mot « boycott » revient à nos oreilles.
Sans attendre la justice, « Nous Toutes » et d’autres groupes féministes se mobilisent pour faire annuler des dizaines de concerts, en s’appuyant sur le nouvel axiome « On vous croit », présenté comme un pilier de #MeToo. Mais « écouter » n’est pas « croire ».
Ce que #MeToo a inventé, c’est la libération de la parole : on vous écoute. Comme l’avait dit l’anthropologue Françoise Héritier, « le #MeToo d’Internet, c’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules ». La révolution #MeToo a transformé les relations entre les hommes et les femmes, les règlements et les lois. Elle n’a pas ordonné de jeter à la poubelle la présomption d’innocence, ni de jouer aux juges, ni de s’autoproclamer tribunal populaire — même si, dans la foulée de « Balance ton porc », de nombreux dérapages ont eu lieu.
Aujourd’hui, ces organisations féministes pourraient laisser les spectateurs choisir d’aller aux concerts et attendre que la justice établisse les faits et la vérité. Curieusement, en revanche, ces organisations se montrent d’une extrême prudence lorsqu’il s’agit de dénoncer les attaques meurtrières contre les femmes en Afghanistan, en Iran ou dans d’autres conflits.
Chronique diffusée sur radio RCJ le jeudi 30 avril 2026



