Comment Grasset a perdu ses plumes

par Élizabeth Gouslan |  publié le 11/09/2026

Ils n’avaient pas prévu de quitter Grasset. L’arrivée de Vincent Bolloré et le départ d’Olivier Nora ont tout changé. Quelques auteures ont lancé la fronde, des dizaines d’écrivains ont suivi et, presque aussi vite, La grande évasion est devenue un livre.

« La Grande Evasion », du collectif des Etats généreux, Buchet-Chastel - La facade et la vitrine des Editions Grasset. Maison d’edition fondee en 1907 par Bernard Grasset. (Photo Eric Broncard / Hans Lucas via AFP)

Ce livre, c’est une histoire de filles. C’est par elles, les auteures – je n’aime pas dire « autrice », ça sonne comme « actrice » ou « directrice » – que tout commence, s’agrège et se concrétise. Le 14 avril dernier, la nouvelle tombe dans la presse : Vincent Bolloré, propriétaire des Éditions Grasset, vient de congédier son PDG Olivier Nora (26 ans de direction et quelques chefs-d’œuvre à la clé). Tout en élégance, il lance à la cantonade : « Virez-moi ce con ! » Choc. Stupéfaction. Sidération. Aussitôt, sur Instagram, Colombe Schneck riposte par un texte disant son refus catégorique que ses livres deviennent la propriété du milliardaire de droite très dure. Puis, elle appelle les copines Grasset. Une, deux, trois, dix. Le bal des textos débute. Cinq nanas dans sa cuisine – elles se connaissent à peine –, une omelette préparée à la va-vite et la colère qui monte. Action : il faut mobiliser plus large.

La fronde des auteurs Grasset

Le soir même, la cuisine étant trop étroite, on contacte le café Beaubourg, qui privatise un étage pour le petit cénacle. Arrivent des vieux et des jeunes, des costards-cravates et des piercés-tatoués, des jeans troués et des mules Hermès, un bazar inouï. Soixante-dix personnes. Seul point commun : un mot de passe, Grasset. Écrivains, donc individualistes forcenés, pense l’opinion qui n’a pas tout à fait tort. Sauf que… Contre toute attente, ça bouge, ça se passionne, ça passe, ça reste, ça réfléchit et ça s’engueule – droite contre gauche – puis, miracle, une sorte de synthèse émerge et la fameuse pétition des « 150 auteurs qui quittent Grasset » est approuvée.

Le lendemain, la grande presse relaie la pétition, les radios et télés aussi. Le milliardaire breton se doutait-il de la levée de boucliers qu’il provoquerait en 24 heures chrono ? Pressentait-il que son catalogue se viderait en une nuit ? Peut-être ignorait-il qu’une énorme affection liait Nora à ses écrivains ? Personne n’a dû le lui dire. Et d’ailleurs, parle-t-il seulement à l’un de ses collaborateurs avant de lancer ses boules puantes ? Rien n’est moins sûr. Le lendemain, la ronde des SMS continue. De 150, on passe vite à 200 puis à 300. Un vaste groupe WhatsApp « Auteurs Grasset » est créé. J’en suis, bien sûr. En tant qu’écrivain (je n’aime pas dire « écrivaine », ça rime avec « vaine »), je n’ai jamais été aussi choyée que dans la maison de la rue des Saints-Pères.

C’est un drôle de collectif. On se croise parfois sur des salons du livre, on sympathise et puis la vie nous éloigne. On ne se connaît pas vraiment. C’est l’esprit maison qui nous soude implicitement. Bien sûr, il y a les piliers, le canal historique : BHL, Pascal Bruckner, Sorj Chalandon, Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes : des poids lourds, des super-vendeurs, mais politiquement, ils sont aux antipodes les uns des autres.

La clause de confiance au cœur du combat

Cette boucle (dont BHL raconte l’émergence dans le livre) est une cocotte-minute. Chaque jour, elle clignote d’une cinquantaine de notifications. On se félicite, on s’engueule, on parle littérature, politique, foot, musique. On décide des actions à mener. Surtout, on ressort des tiroirs la loi Jean Zay. Ministre de l’Éducation nationale du Front populaire, il avait, en 1936, déposé un projet de loi sur le droit d’auteur et le contrat d’édition. Il souhaitait très exactement ce que nous voulons : rendre aux auteurs leur dignité de professionnels des arts et des lettres. Mais, comme chacun sait, Jean Zay, juif et homme de gauche, sera arrêté par la police de Vichy et assassiné par la milice. Il avait 39 ans. Un héros. Assez vite, des juristes nous ont rejoints et le 7 mai paraît dans Le Monde une tribune pour une nouvelle loi Jean Zay. Déluge de signataires.

Car ce que nous revendiquons, c’est de pouvoir récupérer nos contrats et notre catalogue dès lors qu’Olivier Nora, notre garant, celui qu’on respecte et avec qui on signe, n’est plus aux commandes. Ce que nous voulons, c’est une « clause de confiance », semblable à celle qui permet aux journalistes de partir avec des indemnités lorsqu’un nouvel actionnaire déboule et chamboule leur vie professionnelle.

On nous dit que c’est impossible. Alors, les Magic Six, qui ne renoncent jamais, se battent comme des lionnes. Les Magic Six, ce sont nos abeilles bourdonnantes, remuantes, inventives, nos chefs de file (je n’aime pas dire « cheffe », ça ressemble à « greffe »). Colombe Schneck, Anne Berest, Tania de Montaigne, Virginie Despentes, Vanessa Springora, Laure Limongi. Elles piquent, dérangent les politiques, envoient des mails, se font rembarrer et entrent par la fenêtre quand on leur ferme les portes. Du coup, la socialiste Sylvie Robert propose la fameuse « clause de confiance » qui nous protégerait des dingos avides de belles maisons littéraires. Las ! Le Sénat la rejette. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, l’avait pourtant soutenue. Évidemment, ce sont les éditeurs, ces mastodontes, qui bloquent. David contre Goliath !

Et la fronde devint un livre

On s’en fout, on continue le combat. Les filles ont une autre idée. Chez Buchet·Chastel, le charmant écureuil Clara Dupont-Monod pilote le projet. On sera 70 à écrire. Il ne faudra pas dépasser les 3000 signes (en fait, on a tous fait beaucoup plus long. On discipline difficilement des écrivains surtout quand la passion est en jeu). Et sur quoi écrira-t-on ? « Sujet libre autour de la maison Grasset », répond la sémillante éditrice qui reste néanmoins ferme sur le deadline : on rend tout début juillet, mois divin de la canicule sans clim ! Alors, on s’est tous rués sur nos écrans. Le 15 juin, armée d’ordis, on était une vingtaine à peaufiner cet étrange parchemin qui faisait déjà 170 pages. Zouzou, la patronne du restaurant Rosa Bonheur, nous avait réservé son illustre caverne rose à ciel ouvert. Elle nous chouchoutait, nous nourrissait et nous, on tapait sur les claviers.

Rires, blagues, nostalgie, vivacité. On s’étripait sur le titre : Despentes plaidait pour « Actes de joie », les autres préféraient : « Clause de confiance ». Dans une joyeuse impro, les Grasset parachevaient leur livre et des illustratrices notaient les pages où elles interviendraient. Après cela, il y a eu le pique-nique épique, toujours aux Buttes-Chaumont où chacun apporta une bouteille de vin, une tarte aux pommes, des macarons, bref, une ambiance de colo. Les équipes de Grasset séquestrées rue des Saints-Pères (ainsi qu’Olivier qui négociait toujours son départ avec le loup de Wall Street) s’échappèrent un moment pour nous embrasser et trinquer… à quoi ? Tout le monde l’ignorait.

Soudain, dévalant avec grâce la pelouse en pente des Buttes où les familles bobo aéraient leurs bambins, flanqué de deux gardes du corps, Bernard-Henri Lévy arriva et ouvrit timidement un grand sac de sport contenant deux bâtons de saucisson, des chips et du Pulco Citron. « Je ne savais pas exactement quoi apporter, dit-il. » Même ses ennemis furent attendris. L’été passa et le livre arriva. Sur le WhatsApp, on proposa ce titre qui, pour paraître évident aujourd’hui, ne nous est pas venu à l’esprit avant :

« La grande évasion ! » Oui, on s’était tous évadés, à toute allure, comme Steve McQueen et sa bande de prisonniers dans le film culte. On était déchirés par le kidnapping du milliardaire qui se fiche de la littérature. Mais pas nous. Pour nous, écrire est une arme. Vous verrez, ça se lit comme un roman. Un thriller politique, ponctué d’humour, de souvenirs et d’esprit de révolte. Voilà.

Ce bel objet à couverture jaune (le jaune est la couleur de Grasset) est disponible en librairie. Et le truc insensé dans cette histoire, c’est qu’un improbable cadavre exquis conçu dans l’urgence forme, in fine, un essai joyeux sur « qu’est-ce qu’écrire ? », sur la joie enfantine de publier et sur le refus de s’incliner. Au même moment, une bonne nouvelle surgissait : Olivier créait sa propre maison d’édition baptisée simplement Olivier Nora Éditions.

La morale de cette aventure ? On ne s’endort pas, on reste vigilant, on surveille et on se bat encore !

La grande évasion (Buchet·Chastel, 195 p., 20 euros)

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure