La peur, machine à voix
La peur n’évite pas le danger, dit-on. Elle lui ouvrirait plutôt la voie dans un climat aussi anxiogène que celui qui accable ce malheureux pays à propos de sa dette souveraine, du budget 2027 et de la trajectoire de ses finances publiques.
La situation est certes grave, mais de là à annoncer le pire en toute occasion, il y a une marge. Une approche rationnelle permettrait pourtant de s’orienter vers les solutions qui existent nécessairement.
Le monde connaît des crises qui s’alimentent et s’entrecroisent de manière inextricable, mondialisation oblige, à un rythme sans précédent. De quoi faire craindre, au choix, une cessation de paiement, un krach boursier, l’éclatement de la bulle de l’IA, voire une mise sous tutelle de la France par Francfort (la BCE), parmi d’autres événements redoutés. Une succession de récits qui, à partir de données réelles et de l’impéritie supposée des gouvernants, en viennent à prédire l’apocalypse. Tout cela est déraisonnable, au sens premier du terme.
L’incendie sous contrôle
En premier lieu, parce que les marchés peuvent être excessifs, souvent moutonniers, parfois casse-cou, mais qu’ils sont toujours ramenés à la raison par l’intérêt, la recherche du gain maximal et la prise de risque calculée qui les animent. L’exemple de la dernière grande crise systémique, celle de 2008-2009, a démontré leur résilience lorsque les autorités politiques et monétaires ont voulu les « purger ». Pas ainsi, pas maintenant, ont-ils répondu en chœur. Et ce sont les États et les populations qui ont finalement acquitté la note.
Aujourd’hui, des fonds spéculatifs activistes peuvent chercher la faille, mais le gros de la troupe des investisseurs n’entreprendra rien de sérieux d’ici le verdict des midterms et la réaction des MAGA, probablement défaits dans les urnes le 3 novembre. Trump et sa clique, en s’attaquant à la Cour pénale internationale (CPI), ne réagissent pas simplement à l’attribution du prix Nobel de la paix à Navi Pillay, qui en fut l’une des figures de proue, ni même à ses positions sur la qualification des crimes commis à Gaza — génocide ? Ils laissent planer le risque d’un coup d’État interne, après celui porté contre la communauté internationale, dont la CPI est l’émanation.
Effet d’optique et réalités multiples
Autre facteur : les comparaisons biaisées, parce que trop partielles. Elles ne prennent pas en compte l’ensemble des paramètres et conduisent ainsi à des approximations et à des pronostics fantaisistes. La France de 2026, deuxième économie de l’Union européenne, n’est pas la Grèce mise en coupe réglée par la Troïka — Commission européenne, BCE et FMI. D’autant que les problèmes résultant d’un manque de croissance largement partagé, en grande partie provoqué par la « bordélisation » de l’économie mondiale par Trump, ne relèvent pas d’une seule crise de la dette, mais de multiples ébranlements, avec chaque fois une combinaison particulière de facteurs locaux.
En prenant quelques raccourcis, on soulignera ainsi que la France est confrontée à un service de sa dette souveraine difficilement soutenable, mais qu’elle dispose de solides atouts, notamment ses start-up et autres licornes. L’Espagne connaît une croissance soutenue, mais aussi une crise vertigineuse de la main-d’œuvre et une inflation de 5 %, presque hors de contrôle. On pourrait multiplier ces instantanés des acteurs de la scène économique mondiale, des autres places fortes européennes aux États-Unis et à la Chine, pour y déceler des « fragilités » majeures, le mot étant un euphémisme. Cela constitue-t-il pour autant une poudrière planétaire prête à exploser à la première étincelle ? Très probablement pas, car l’intérêt bien compris de chacun, comme de tous, commande la consolidation plutôt que l’embrasement, en particulier chez les acteurs les plus importants. Sans doute sont-ils « trop gros pour tomber » sans provoquer un effet domino dont personne ne sortirait gagnant, surtout pas ceux qui profitent le plus du système.
Pas de stabilité sans dette maîtrisée
Une fois le cadre remis à l’endroit, il convient de s’attaquer aux traits qui fâchent dans cette esquisse, sans remettre leur correction à la prochaine gouvernance nationale sous l’emprise de la peur du pire : l’arrivée au pouvoir d’une condamnée en sursis pour détournement de fonds publics et d’un antisémite de plus en plus présumé « abject ». Pour eux, l’exercice est simple : raconter n’importe quoi, en comptant sur un électorat fruste qui veut des chefs, des promesses, fussent-elles grossièrement mensongères, et une revanche sur tout ce qu’il exècre parce que cela ne lui ressemble pas. Inutile donc d’épiloguer sur le « contre-projet » du RN. Non pas une toile d’avenir, mais une vulgaire croûte à remiser au grenier.
Pour les autres, Sylvie Pierre-Brossolette a raison de souligner le caractère lunaire de leur production à ce jour. La question du budget est pourtant de celles que l’on ne saurait différer. Paris n’est pas Madrid : la France ne peut se passer de budget par simple convenance tout en s’engageant dans un quitte ou double électoral. Le président sortant gagnerait-il à ajouter une nouvelle touche de « bordélisation » à son bilan par une autre dissolution ? Une mesure serait de nature à faire redescendre la pression, à détourner les fonds vautours de leur proie désignée et à réduire les taux ainsi que la prime de risque associée : le retour à la réforme Borne des retraites, avec sa mesure d’âge emblématique, parce que structurelle, dès le 1er janvier prochain. Ce ne serait pas suffisant pour tout régler, mais cela permettrait de gagner du temps et de passer l’échéance. Qui s’y risquera pourra prétendre l’emporter en mai. Philippe comme Hollande ne peuvent qu’y songer ; Attal, en appelant la gauche à la rescousse, s’en approche.
Une gauche clairvoyante et offensive
Pour la gauche de responsabilité, engluée dans une primaire coupe-gorge et marginalisée dans la mobilisation des lycéens par le général insoumis, l’occasion d’une reconnaissance salutaire de son erreur est sur la table. C’est le seul compromis structurant possible, autour duquel tous les autres peuvent se décliner.
Quant à la dette, pour Paris comme pour d’autres capitales européennes, la solution à un endettement excessif, voire dévorant, réside dans une facilité de gestion inscrite dans une mutualisation au moins partielle. Chacun conserverait son fardeau restructuré, mais tous bénéficieraient d’un taux commun, sans spread, à défaut d’être avantageux, pour y faire face, sous la vigilance de la BCE. Un engagement à prendre pour le prochain exercice budgétaire de l’Union, 2028-2034 — voir notre article « Budget Lecornu, l’Europe aux frais des autres ».
Une orientation qui s’oppose à celle des « frugaux », partisans de la rigueur et de l’austérité, au risque d’enfoncer toutes les économies de l’Union dans la stagflation, voire la dépression et la relégation internationale. Encore faut-il ne pas vouloir jouer sur tous les tableaux et oser la clarté. Dans notre Europe comme en France, quand tout devient flou, ce n’est pas qu’il y ait un loup… mais bien davantage : toute une meute.



