Les ex-alliés de Trump refont leur vie
Trump voulait remettre l’Amérique au centre du jeu. À force de malmener ses alliés, il les pousse surtout à se rapprocher. Du Canada à l’Europe, les vieilles fidélités se fissurent et l’on commence à imaginer l’avenir sans Washington.
Trump aime à se définir comme un « winner ». Dans son monde, il est un homme d’affaires brillant, un homme de télévision inventif et le plus grand président américain de l’histoire. Dans les faits, cet héritier qui a connu six faillites dans ses affaires, devenu animateur de téléréalité puis président, est surtout parvenu à détricoter en quelques mois une partie du soft power américain, de ses alliances avec le reste du monde, de son prestige et de sa crédibilité.
Les alliances de la discorde
Mais il faut reconnaître à Trump une immense qualité, bien involontaire : celle de favoriser l’émergence de nouvelles alliances hier hautement improbables. Il est devenu, de fait, un agent matrimonial hors pair, une espèce de marieur géopolitique, selon un adage qui pourrait ne plus être « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », mais « les alliés lâchés par Trump s’unissent ». C’est ainsi que le Pakistan, la Turquie et l’Arabie saoudite ont décidé d’unir leurs forces au Moyen-Orient dans le pacte de La Mecque, tandis que l’Australie, le Japon et la Corée du Sud pourraient demain renforcer leur coopération face à l’inconstance de l’allié américain, à ses errances stratégiques et à ses revirements, qui réjouissent la Russie et la Chine.
Le Canada regarde ailleurs
Dans cette capacité de Trump à rapprocher d’anciens alliés des États-Unis, le récent rapprochement entre le Canada et l’Union européenne, expliqué par Pierre Benoit dans ces colonnes, est peut-être son « succès » le plus spectaculaire. Il concerne en effet des pays à la fois historiquement proches des États-Unis et géographiquement éloignés les uns des autres, qui décident d’unir leurs forces face au virage pris par Washington sous Trump. Si sa première présidence pouvait encore apparaître comme un « accident démocratique », sa réélection témoigne d’une mutation plus profonde du pays, qui conduit ses partenaires à s’interroger sur sa fiabilité à long terme.
Le prix de l’inconstance
Tout à ses rêves d’expansion territoriale et à ses cartes du monde où certains pays se retrouvent recouverts des couleurs de l’Amérique, Trump obtient en réalité l’exact contraire : une influence américaine qui se réduit comme peau de chagrin et un retrait progressif des affaires du monde que ses rodomontades ne suffisent plus à dissimuler. Il semble penser qu’il suffit de proclamer la puissance du pays pour la garantir, ou de menacer l’Union européenne à propos de son rapprochement avec le Canada pour la faire reculer, sans voir que l’intimidation perd de son efficacité lorsqu’elle n’est plus soutenue par la confiance des alliés.
Trump, qui se rêve en « winner », devient ainsi un repoussoir pour une partie des opinions publiques étrangères. Son impopularité personnelle rejaillit sur l’image des États-Unis, y compris dans des pays traditionnellement pro-américains comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. Entre 2024 et 2026, la cote de popularité des États-Unis serait ainsi passée de 57 % à 40 % sur un échantillon de 34 pays, affaiblissant de facto leur soft power. L’impopularité de Trump est telle que certains dirigeants qui choisissent de lui tenir tête peuvent en tirer un bénéfice politique, comme Mark Carney au Canada ou Giorgia Meloni en Italie, qui a récemment décidé de durcir le ton à son égard. Le problème est qu’au-delà de son impopularité personnelle, qui affecte l’image de son pays, Trump a surtout contribué à entamer la crédibilité des États-Unis à l’un des moments les plus périlleux qu’ait connus le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les alliances qui se nouent en laissant Washington de côté traduisent autant une défiance croissante envers l’Amérique qu’une prise de conscience des nouveaux périls du monde.



