Israël : le coût stratégique de l’isolement
L’impopularité d’Israël dans le monde ne s’explique pas seulement par la résurgence de l’antisémitisme, pas plus qu’elle ne relève d’un simple problème d’image. Elle est devenue un défi stratégique pour l’État hébreu.
Le dernier sondage du respecté institut de recherche PEW est particulièrement préoccupant pour Israël. Le pays est massivement impopulaire sur la plupart des continents, avec entre 60 % et 80 % d’opinions défavorables, y compris en Asie et en Amérique du Sud. Même dans des pays historiquement favorables à Israël ou dirigés par des gouvernements qui lui sont proches, comme l’Allemagne ou l’Argentine, son image se dégrade nettement.
Si Netanyahou a revendiqué cet isolement en décrivant Israël comme une « Sparte des temps modernes », cette impopularité croissante dans les opinions publiques constitue un danger stratégique réel. Les dirigeants politiques continuent généralement d’apporter un soutien prudent ou critique à Israël, mais ils pourraient être amenés à durcir leur position sous la pression de leurs électeurs.
Le cas allemand est révélateur. Alors que les responsables politiques allemands, pour des raisons historiques évidentes, ont toujours veillé à préserver la relation avec Israël, l’évolution de l’opinion publique pourrait conduire, à terme, à une inflexion de cette ligne et rapprocher Berlin des positions défendues par des pays plus critiques, comme l’Espagne.
Le cas américain
C’est toutefois aux États-Unis que la baisse de popularité est la plus préoccupante pour l’État hébreu, et là où un changement d’attitude des responsables politiques aurait les conséquences les plus importantes.
Entre 2022 et 2026, l’impopularité d’Israël est passée de 42 % à 60 % aux États-Unis. Cette évolution est particulièrement marquée chez les moins de 50 ans. Ainsi, 70 % d’entre eux déclarent avoir une opinion défavorable d’Israël, dont 84 % des démocrates et 57 % des républicains, contre environ 45 % en 2022.Pour la première fois depuis que cette question est mesurée, les sympathies du peuple américain penchent davantage vers les Palestiniens que vers les Israéliens.
Comme l’a pointé Pierre Benoit dans ces colonnes, le récent coup de colère de Trump contre Netanyahou ne remettait pas fondamentalement en cause l’alliance entre les deux hommes ni, plus largement, celle entre les deux pays. Il s’inscrit néanmoins dans un contexte de forte dégradation de l’image d’Israël aux États-Unis, où même un responsable politique favorable à Israël peut désormais être tenté de hausser le ton pour afficher son indépendance sans craindre de coût politique majeur.
Cette défiance désormais bipartisane d’une partie croissante de l’opinion américaine fragilise déjà le soutien bipartisan dont Israël bénéficiait traditionnellement à Washington. Elle révèle une difficulté politique et stratégique majeure, qui ne peut être expliquée par le seul antisionisme.
L’antisionisme n’explique pas tout
Le 7 octobre a permis à un antisionisme décomplexé de s’exprimer plus ouvertement et de dériver parfois, en toute bonne conscience, vers l’antisémitisme. Les manifestations massives, la focalisation quasi exclusive sur ce conflit et l’usage répété du terme de « génocide » ont contribué à la diabolisation d’Israël, au-delà des critiques légitimes portant sur sa politique à Gaza ou en Cisjordanie, notamment la colonisation continue et les violences commises par certains colons.
Le gouvernement israélien tend cependant à confondre délibérément la critique de sa politique avec une remise en cause de la légitimité même de l’État d’Israël. Si cette analyse contient une part de vérité, elle demeure incomplète et surtout intéressée, car elle permet d’éviter toute remise en question de choix politiques qui rendent parfois audibles, hélas, certaines critiques, y compris les plus radicales et les plus injustes à l’égard de l’État hébreu.
L’impopularité d’Israël est donc un problème politique. Et c’est probablement par un processus politique qu’elle pourra être, au moins en partie, résorbée. Cela ne convaincra évidemment ni les antisionistes obsessionnels ni les antisémites, trop heureux de pouvoir exprimer plus ouvertement leur hostilité, mais cela demeure sans doute la seule voie susceptible d’enrayer cette dégradation continue de son image dans le monde.



